L’enseignement de la biologie et de la médecine

Dans ce domaine, le changement pourrait se faire dès aujourd’hui puisque les méthodes « alternatives » sont disponibles et qu’aucune loi n’impose les dissections ou autres expérimentations animales au collège, au lycée ou à l’université. Ces expérimentations se pratiquent par habitude des professeurs et parce qu’elles sont reconduites dans les programmes année après année depuis des décennies et pratiquées par des enseignants qui n’en remettent pas en question le bien-fondé.

Au collège et au lycée, la règlementation européenne interdit d’utiliser des animaux élevés dans ce seul but mais permet d’utiliser ceux destinés à l’alimentation humaine. Ainsi, des professeurs de SVT se sont vu conseiller de remplacer les dissections de souris par… des dissections de lapins ! Une lettre confidentielle interne que nous avons pu nous procurer indique : « Pour limiter le côté affectif, il est recommandé de présenter l’animal comme une pièce de boucherie, décapité et dépecé. » Un tableau présenté dans le même document énumère les avantages des dissections : tester les caractéristiques du réel (comme nous allons le voir, il existe des modèles très réalistes), apprendre le respect du vivant (sur un animal mort, décapité et dépecé ?), être capable de suivre un protocole (ce qui peut s’apprendre avec toute expérimentation en biologie, chimie ou physique), faire preuve d’organisation et d’initiative, respecter les consignes d’hygiène et de sécurité, être acteur de son apprentissage, développer une habileté technique, etc. Rien que des méthodes sans animaux ne permettent d’acquérir ou de pratiquer, avec de nombreux avantages par rapport à l’utilisation d’animaux.

L’enseignement de la biologie devrait permettre aux élèves non de recevoir des dogmes mais d’apprendre à appliquer la rigueur scientifique. Or, les dissections d’animaux peuvent suggérer que l’anatomie et la physiologie apprises sur une espèce sont valables pour les autres, ce qui est faux, comme nous le démontrons dans bien d’autres articles. De plus, elles entretiennent les méthodes d’enseignement les plus archaïques alors que les techniques modernes (informatique, imagerie, algorithmes mathématiques, etc.) permettent de mettre au point des outils pédagogiques bien plus intéressants. Partout où ces méthodes modernes sont introduites, elles sont très bien accueillies, aussi bien par les étudiants que par les enseignants.

Dans son livre « The Costs and Benefits of Animal Experiments », le vétérinaire Andrew Knight résume, à propos des méthodes d’enseignement sans animaux (p165) : « Elles réussissent au moins aussi bien que celles qui supposent l’utilisation d’animaux, et parfois mieux. Ces réussites incluent une meilleure acquisition et développement de techniques chirurgicales, anesthésiques ou cliniques, une meilleure compréhension des processus biologiques complexes, une plus grande efficacité dans l’apprentissage et de meilleurs résultats aux examens. »

En Inde, plus de 95% des participants à des cours d’anatomie et de physiologie qui utilisent des logiciels de dissection virtuelle ont exprimé leur approbation des méthodes modernes. Les universités qui les utilisent ont cessé de faire pratiquer des dissections d’animaux et ont constaté une amélioration de la compréhension et de l’apprentissage (ALTEX Proceedings, Prague 2014, III-3-487).

Depuis l’année 2010/2011, un cours sur les méthodes alternatives en toxicologie a été introduit en mastère de biotechnologie vétérinaire à l’Université de Milan. Le bilan au bout de quatre ans était positif, avec une très bonne appréciation par les étudiants (ALTEX Proceedings, Prague 2014, III-1-609).

« Enseigner sans animaux », c’est le titre de l’une de nos campagnes. Nous travaillons en étroite collaboration avec l’association InterNICHE, spécialiste de ce domaine. Elle propose plus de mille méthodes que nous vous invitons à découvrir sur son site .

Pour résumer, nous pouvons classer ces méthodes en quatre catégories :

  1. les reproductions d’animaux ou d’organes ou de parties anatomiques (articulation de la hanche, par exemple) en matières plastiques. Ce sont des outils très simples, destinés à remplacer les dissections. On peut aussi « plastiner » des tissus biologiques réels, prélevés sur des cadavres, afin de les conserver indéfiniment. Mannequins et plastination sont disponibles pour l’enseignement de la biologie et de la médecine humaine et vétérinaire.
  2. des mannequins interactifs, plus complexes que les simples reproductions en plastique, dotés de systèmes pulsatiles comme « Jerry, le chien » (voir La Notice d’Antidote de mars 2013). Jerry a des « os » que l’on peut fracturer pour apprendre à les soigner, un « cœur » et un système circulatoire qui permettent aux étudiants vétérinaires de comprendre et de traiter de nombreuses pathologies cardiaques. Les actes peuvent être répétés autant de fois que nécessaire sans le stress que représente, pour les étudiants, le maintien des constantes vitales sur un animal vivant. Même des pathologies relativement rares peuvent ainsi être étudiées.
    Autre exemple, SimDonkey (simulateur d’âne) présente des caractéristiques vasculaires et respiratoires telles que la possibilité de palper les carotides, des voies aériennes que l’on peut intuber -avec ou sans difficultés-, un cœur que l’on peut ausculter avec plusieurs pathologies possibles, etc.
    Cette catégorie inclut aussi des modèles plus simples comme la perfusion pulsée d’organes (pour l’étude ou l’entraînement à la chirurgie d’un organe en particulier) ou les packs de suture (là aussi, pour l’apprentissage de techniques chirurgicales).
    Beaucoup de ces systèmes interactifs sont disponibles pour l’étude de la médecine humaine.
    Le Monde du 20 mai 2015 publiait un article sur les « plate-formes d’enseignement virtuel » proposées à un nombre croissant d’étudiants en médecine et en passe de devenir la norme. Parmi ces méthodes, « un « mannequin haute fidélité » doté de toutes les fonctions vitales, qui reproduit le cas d’un patient réel » ou encore « un mannequin femme [qui] sert à simuler des accouchements normaux ou difficiles, avec des bébés de différentes tailles ». A la faculté de médecine de Paris Descartes, la simulation est utilisée depuis 2012 (depuis les années 1990 aux Etats-Unis et au Canada !). De nombreux internes la plébiscitent, mentionnant plusieurs avantages : apprentissage plus rapide, amélioration du travail en équipe et de la prise de décision rapide, amélioration de la prise en charge des patients, etc. Les chirurgiens en formation (initiale ou continue) ont accès à des appareils spécifiques selon leur discipline. Les obstacles à une généralisation de ces méthodes sont surtout dus au manque de temps des membres d’une même équipe pour se former ensemble ou à la lenteur de l’entrée en vigueur de ces méthodes dans les cursus ; la technique, elle, est déjà très performante et ouverte à de plus en plus d’améliorations.
  3. les films montrant la réalisation de dissections, opérations ou expérimentations.
  4. les programmes informatiques interactifs de simulation d’organes ou de processus physiologiques. En 2006, le film réalisé par Safer Medicines montrait un cœur humain en train de battre, sur l’écran d’un ordinateur. Ce n’était pas un cœur filmé au cours d’une opération. C’était une modélisation informatique. Elle permettait de faire varier certains paramètres et d’observer les effets sur le rythme cardiaque. Ces systèmes sont voués à se développer au fur et à mesure de l’évolution des ordinateurs (de plus en plus rapides et puissants) et de la quantité de données dont nous disposons pour les programmer. Les plus sophistiqués de ces modèles servent à la recherche mais des logiciels interactifs tout simples sont également utilisés pour l’enseignement.
    Des laboratoires sur ordinateur de la série Virtual Physiology (www.virtual-physiology.com) sont utilisés dans des conférences, séminaires et cours pratiques dans des universités et des lycées du monde entier. Dans bien des cas, ils ont remplacé des expériences sur des préparations animales, comme le nerf et muscle de grenouille ou le cœur de rat. Ces programmes sont très bien acceptés du fait de l’aspect réaliste du laboratoire. Tous les outils de stimulation et d’enregistrement sont présents à l’écran. Ils permettent de réaliser des expériences de physiologie ou de pharmacologie presque comme dans la réalité. Des algorithmes mathématiques garantissent les réactions physiologiquement adéquates des préparations virtuelles. Les étudiants n’ont pas les émotions négatives dues au fait de tuer l’animal ni la peur de faire tuer un autre animal s’ils commettent une erreur qui détruit la préparation (ALTEX Proceedings, Prague 2014, III-3-601).Des initiatives inattendues voient le jour, montrant que les méthodes modernes peuvent être utilisées dans tous les domaines de la biologie. Ainsi en Inde, alors que les professeurs de zoologie enseignent dans leurs cours théoriques l’importance de préserver la biodiversité et la vie sauvage, des milliers d’animaux sont prélevés dans la nature et tués pour en faire des spécimens de musée, conservés dans l’alcool ou le formol. En plus d’encourager le braconnage et les trafics, des lésions ou la mauvaise conservation rendent parfois difficile l’identification des espèces. Or, les techniques de numérisation avec des images de très haute définition ont permis de faire des reconstitutions en deux et en trois dimensions, qui peuvent être présentées en lien avec des vidéos montrant les animaux vivants dans leurs milieux naturels. Ce concept de musée virtuel pourrait épargner des millions d’animaux tout en améliorant l’enseignement de la zoologie (ALTEX Proceedings, Prague 2014, III-3-489 et III-3-564).Revenons à la biologie humaine. Aux Etats-Unis, 96% des écoles de médecine ont supprimé les expérimentations animales de leurs cursus. Y compris pour la pratique de la chirurgie. Celle-ci s’apprend mieux en observant un chirurgien chevronné et en effectuant progressivement, sous sa direction, les actes, du plus simple au plus complexe. Observation et pratique progressive sur des patients humains sont les méthodes pertinentes pour apprendre la chirurgie sans utiliser des animaux. Chez ces derniers, l’anatomie et la résistance des tissus, entre autres paramètres, sont différentes et brouillent l’apprentissage des gestes techniques à effectuer plus tard chez l’homme.
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Modèle anatomique interactif en 3D pour l’apprentissage de la dentisterie ou pour l’explication aux patients de quelques actes comme l’examen ou l’anesthésie. Tous les détails sur le site www.interniche.org

Il est également possible d’utiliser des cadavres pour des dissections et des autopsies. Pour l’enseignement de la médecine humaine et vétérinaire, il existe des personnes qui font don de leur propre corps à la science et des personnes qui font don du corps de leurs animaux après la mort de ceux-ci.

A l’Université de médecine de Donetsk, en Ukraine, le département de physiologie signait, en 2012, un accord avec InterNICHE et avec l’association allemande Médecins contre l’expérimentation animale (DAAE). En 2013, le département de  physiopathologie signait à son tour. InterNICHE et DAAE ont donné des ordinateurs, des projecteurs multimédia, des modèles, des logiciels et des vidéos. En seulement une année, l’utilisation de plus 700 animaux en physiologie et de plus de 5000 animaux en physiopathologie a pris fin. Un excellent exemple de ce que peuvent accomplir l’information (en 2012, des médias avaient dénoncé la sévérité des expériences menées sur des animaux dans cette université), la volonté politique et la coopération avec des associations internationales de premier plan. Le rôle des nouvelles méthodes pédagogiques dans la modernisation de l’enseignement de la médecine en Ukraine est à présent reconnu (ALTEX Proceedings, Prague 2014, III-1-824).

L’objection de conscience ? Nous pensons que c’est un faux débat. Pourquoi chaque étudiant qui refuse de faire des dissections ou des expériences sur des animaux vivants devrait-il braver les autorités de son établissement et mettre en danger son cursus, alors qu’il existe des méthodes bien plus modernes, fiables et intéressantes, et même bien moins chères, pour apprendre la biologie et la médecine ? Encore une fois, on traite le côté éthique du problème que pose l’utilisation d’animaux avant de se demander si cette utilisation est pertinente du point de vue scientifique et, dans le cas présent, pédagogique. Toutefois, tant que l’utilisation d’animaux reste admise, l’objection de conscience peut être un puissant levier pour faire évoluer les politiques internes aux universités. Ainsi, à la prestigieuse Université autonome de Nuevo Leon, au Mexique, après que plusieurs étudiants aient manifesté leur opposition à l’utilisation d’animaux, un sondage a été réalisé sur 576 étudiants en biologie, parasitologie et biotechnologies. 52% ont déclaré avoir un problème éthique vis-à-vis de l’expérimentation animale mais seuls 20% en avaient parlé à leurs professeurs. 85% ont déclaré qu’ils préfèreraient utiliser des méthodes alternatives et 90% qu’ils approuveraient la mise en place d’une clause d’objection de conscience. Le directeur du département de biologie a commencé à prendre des mesures pour introduire les méthodes alternatives (ALTEX Proceedings, Prague 2014, III-1-324). Cet exemple (et il y avait déjà un précédent en Australie –voir l’interview d’Andrew Knight dans La Notice d’Antidote de mars 2010) montre clairement le rôle que les étudiants peuvent jouer. Nous les encourageons vivement à utiliser ces informations pour sensibiliser leurs professeurs et leurs camarades.