Expériences sur des singes : contreviennent-elles à la loi ?

Des expériences sur des singes (macaques) viennent d’être autorisées en Suède. Les chercheurs ont fait valoir des notions vagues telles que la « similarité » des systèmes immunitaires simien et humain. Nous contestons leurs arguments sur le plan scientifique et dénonçons une carence de la loi.

Par André Ménache

singes suede karolinskaAlors que les Etats-Unis viennent d’annoncer que les fonds publics ne financeront plus d’expériences sur les chimpanzés au motif qu’il existe aujourd’hui des méthodes plus pertinentes, des chercheurs suédois ont obtenu l’approbation de leur comité d’éthique pour mener, sur des macaques, des expériences devant -théoriquement !- permettre le développement d’un vaccin contre le paludisme. A l’Institut Karolinska, le dernier centre de recherche scandinave à utiliser encore des singes, 120 macaques devraient être infectés avec le parasite du paludisme et subir, pendant au moins une année, des procédures invasives.

En tant que conseiller scientifique des associations Animal Justice Project et Djurrättsaliansen, j’ai rédigé un rapport contestant le bien-fondé scientifique et légal de ces expériences. Les anglophones pourront tout de suite prendre connaissance de cette campagne et signer la pétition sur http://www.animaljusticeproject.com/sweden et lire le rapport complet sur http://www.animaljusticeproject.com/Sweden Report MERGED 15.11.pdf

Pour les francophones, voici un bref résumé de ce rapport, intitulé : « Les expériences suédoises sur des singes contreviennent-elles à la loi européenne ? » Animal Justice Project et Djurrättsaliansen tentent d’empêcher l’importation en Suède des 120 macaques en provenance des Etats-Unis.

Des expériences sur les singes douloureuses et inutiles

Les procédures auxquelles les macaques seraient soumis incluent des biopsies de moelle osseuse, des vaccinations et des prises de sang répétées, ainsi que des biopsies de ganglions lymphatiques au niveau de l’aisselle ou de l’aine.

Bien que les biopsies doivent être réalisées sous anesthésie générale, les singes pourront ressentir de la douleur ou de l’inconfort par la suite. Tous les singes seront logés dans des cages d’une surface au sol, pour certaines, n’excédant pas deux mètres carrés. La captivité, l’impossibilité d’exprimer des comportements normaux et la rupture des liens sociaux et familiaux génèrent stress et peur qui ne sont pas pris en compte dans le calcul que font les chercheurs du degré de sévérité des expériences.

La directive européenne 2010/63/UE stipule : « (39) Il est également essentiel, tant pour des raisons morales que dans l’intérêt de la recherche scientifique, de veiller à ce que chaque utilisation d’animal soit soumise à une évaluation minutieuse de la validité scientifique ou éducative, de l’utilité et de la pertinence des résultats attendus de cette utilisation. »

Nous pensons que les expériences projetées à l’Institut Karolinska contreviennent à cette loi car :
– selon les connaissances scientifiques actuelles, y compris en génétique et en biologie de l’évolution, le « modèle » singe n’est ni fiable ni pertinent pour l’étude de la maladie humaine ;
– selon les connaissances scientifiques actuelles, les dommages probables infligés aux singes dépasseraient de beaucoup les bénéfices escomptés pour le progrès médical humain (0,004%) ;
– les macaques sont naturellement immunisés contre la forme humaine du paludisme ;
– des méthodes sans animaux (MIMIC et vaccinomique, par exemple) sont disponibles et pertinentes pour le développement de vaccins pour l’homme.

Des affirmations, mais quelles preuves ?

Les chercheurs suédois affirment que « le macaque est un modèle précieux pour les études d’immunologie en raison de sa ressemblance génétique avec l’homme ». Si par « ressemblance génétique » (peu précis, pour des scientifiques !) ils entendent « pourcentage d’homologie », alors ils auraient dû choisir le chimpanzé, l’animal dont l’ADN a le plus haut pourcentage d’homologie avec l’ADN humain. Pourtant, on le sait désormais, les expériences sur des chimpanzés auront bientôt pris fin dans le monde, notamment suite à la conclusion d’un rapport scientifique états-unien : « la plupart des utilisations actuelles de chimpanzés pour la recherche biomédicale n’est pas nécessaire » (www.nature.com/news/us-chimpazee-research-to-be-curtailed-1.9663). Comment, dès lors, justifier l’utilisation de singes moins « semblables » à l’homme ?

Dans le domaine du développement de vaccins, l’utilisation de primates non humains (y compris des chimpanzés) se solde par un échec spectaculaire. Sur 100 vaccins qui protègent des animaux de laboratoire contre le sida, pas un n’est efficace chez l’homme (www.omicsonline.org/animal-models-and-the-development-of-an-hiv-vaccine-2155-6113.58-001.php?aid=4889). Il est donc curieux que les chercheurs suédois justifient leur projet d’étude en notant dans leur demande d’autorisation qu’ils ont « déjà travaillé dans un certain nombre d’études de vaccins anti-HIV et ont ainsi acquis des compétences et de l’expérience dans le domaine de la recherche de vaccins sur les primates. »

Ces chercheurs affirment qu’il n’existe pas de méthode alternative à l’utilisation d’animaux. Pourtant, la meilleure façon de développer des vaccins pour l’homme est d’étudier les populations humaines et le système immunitaire humain. Un exemple de méthode in vitro pour le développement de vaccins pour l’homme est le système MIMIC, sélectionné par le gouvernement états-unien pour développer un vaccin efficace contre le virus Ebola.

Une loi inadaptée

La loi européenne, qui prétend limiter l’utilisation d’animaux en invoquant le « bien-être animal » et le principe des 3R, présente une grave lacune en n’exigeant pas la justification des expériences sur des animaux sur le plan scientifique, c’est-à-dire sans exiger des chercheurs qu’ils prouvent en quoi le « modèle animal » qu’ils comptent utiliser serait prédictif et pertinent vis-à-vis de la santé humaine.

Comme nous le faisons avec force depuis des années, continuons à demander l’organisation d’un débat public sur la pertinence du « modèle animal » dans la recherche biomédicale et la toxicologie humaines.