Doit-on encore expérimenter sur des singes ?

L’utilisation de singes pour la recherche biomédicale et la toxicologie est défendue au motif que ces animaux seraient les plus semblables à l’homme. Toutefois, les autorités reconnaissent que les connaissances sur leur intelligence, leur sensibilité et leur comportement posent des problèmes éthiques. La population européenne est d’ailleurs majoritairement opposée à leur utilisation dans les laboratoires. Antidote Europe apporte des arguments scientifiques sur l’inutilité, voire le danger pour la santé humaine, de l’utilisation de singes en tant que modèles biologiques de l’homme.

singes

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La directive européenne 2010/63/UE, encadrant l’utilisation d’animaux pour la recherche biomédicale, la recherche fondamentale et les essais de toxicologie, a été adoptée en 2010, en remplacement de la directive 86/609/CEE, première législation européenne en la matière. En raison de l’avancée rapide des connaissances scientifiques, les autorités ont prévu de réviser cette directive périodiquement avec l’objectif final, disent-elles, de remplacer les essais sur des animaux lorsque des méthodes alternatives seront disponibles.

La directive 2010/63 répond à l’impératif des 3Rs, énoncés par Russel et Burch en 1959 : réduire, rationaliser, remplacer les essais sur des animaux autant que possible selon la disponibilité des méthodes dites « alternatives ». La principale critique que nous faisons au principe des 3Rs et à la directive 2010/63 est qu’ils ne tiennent pas compte des arguments scientifiques, de plus en plus forts, qui démontrent que les expériences sur des animaux ne permettent pas de prédire les réactions humaines. Le « modèle animal » n’a aucun fondement scientifique.

Le cas particulier des singes

Chaque espèce animale réagissant avec sa propre physiologie, déterminée par ses propres gènes, il s’avère que les « prédictions » obtenues sur l’animal ne sont pas fiables pour l’homme. L’ensemble des gènes d’une espèce animale donnée, et plus encore la régulation de l’expression de ces gènes, est unique dans tout le règne animal (dont l’espèce humaine fait partie).

Prétendre que les singes, de par leur proximité évolutive avec l’espèce humaine, seraient de meilleurs « modèles » biologiques que d’autres animaux, ne résiste pas à un argumentaire scientifique sérieux. Or, c’est toujours sur la base de cette affirmation sans fondement que leur utilisation est justifiée par les autorités. Celles-ci sont pourtant de plus en plus attaquées par une opinion publique de mieux en mieux informée et de plus en plus opposée à l’utilisation d’animaux aussi semblables, dans leur sensibilité, à l’espèce humaine.

Selon les dernières statistiques européennes, plus de 6.000 singes, sur un total d’environ 11 millions d’animaux, auraient été utilisés dans les laboratoires en 2011. En gros, 56% de ces singes auraient subi des essais de toxicologie et autres évaluations de sécurité, 10% auraient servi à la recherche fondamentale et 23% à la recherche appliquée, le développement et le contrôle de qualité de produits et dispositifs pour la médecine humaine, la dentisterie et la médecine vétérinaire (http://ec.europa.eu/health/scientific_committees/docs/rules_procedure_2016_en.pdf).

En vue de la révision de la directive 2010/63 que la Commission européenne (CE) doit publier au plus tard le 10 novembre 2017, la Commission a demandé au Comité scientifique sur l’environnement et les risques environnementaux et émergents (SCHEER) de mettre à jour son Opinion scientifique (émise le 13 janvier 2009) sur la nécessité d’utiliser des primates non humains pour la recherche biomédicale et pour la production et les essais de sécurité. Le SCHEER a lancé un appel à expertises, auquel André Ménache, vétérinaire, directeur d’Antidote Europe et représentant de l’initiative citoyenne européenne Stop Vivisection, a répondu. Nous publions intégralement ci-dessous cette réponse.

Réponse d’André Ménache :

La Commission européenne a demandé au Comité scientifique sur l’environnement et les risques environnementaux et émergents (SCHEER) de mettre à jour son Opinion scientifique sur la nécessité d’utiliser des primates non humains pour la recherche biomédicale et pour la production et les essais de sécurité de produits et dispositifs médicaux.

Par conséquent, je voudrais soumettre l’Opinion scientifique suivante à la considération de SCHEER à propos de l’utilisation de primates non humains dans la toxicologie réglementaire en général et de l’utilisation de primates non humains pour des essais de sécurité d’implants mammaires en particulier.

La position actuelle de SCHEER est que : « En raison de leur proximité génétique avec l’homme et de comportements sociaux très développés, l’utilisation de primates non humains dans des procédures scientifiques pose des questions éthiques spécifiques et des problèmes pratiques pour satisfaire leurs besoins comportementaux, environnementaux et sociaux au sein d’un laboratoire. De plus, l’utilisation de primates non humains pour des recherches scientifiques préoccupe au plus haut point les citoyens. En conséquence, l’utilisation de primates non humains a suscité une attention significative au cours de la révision de la Directive » (1,2).

Remarques générales sur l’utilisation de primates non humains en toxicologie réglementaire :

  1. Comme la CE a demandé une mise à jour concernant une Opinion scientifique, les futurs rapports de SCHEER devraient attirer l’attention vers le débat de plus en plus vif au sein de la communauté scientifique sur la question de savoir si l’utilisation de primates non humains est suffisamment fondée sur des preuves pour servir de point d’appui à la recherche et aux essais en biomédecine (3,4).
  2. Parmi ces remarques générales, je vous fais parvenir un document intitulé « Mettre fin à l’utilisation de primates non humains pour les essais de toxicité » signé par 32 médecins scientifiques et chercheurs, dont le professeur Michael Balls (ancien directeur du Centre européen pour la validation des méthodes alternatives) et le docteur Shirley McGreal, fondatrice et directrice de la Ligue internationale pour la protection des primates (voir pdf).
  3. Une analyse de l’article de synthèse Bateson sur la recherche utilisant des primates non humains

Abstract : Une analyse de l’utilisation de primates non humains dans la recherche biomédicale au Royaume Uni, la « Synthèse de la recherche utilisant des primates non humains » (« Synthèse Bateson »), a été publiée en 2011. La Synthèse a été applaudie, à différents degrés, par la plupart des parties prenantes dans la controverse sur l’utilisation de primates non humains dans la recherche biomédicale. Toutefois, il n’y a pas eu d’analyse scientifique de cet article de synthèse. Dans le présent article, la Synthèse Bateson est examinée à la fois pour sa méthodologie et pour la pertinence des arguments scientifiques sur l’utilisation de primates non humains dans la recherche biomédicale. Les arguments scientifiques pertinents incluent la théorie de la complexité, la biologie de l’évolution, la génétique, les preuves empiriques sur la fiabilité de l’extrapolation entre différentes espèces animales, et la valeur de la recherche biomédicale fondamentale en général pour des découvertes qui mèneraient à des thérapies pour l’homme. Les auteurs de cet article concluent que la Synthèse Bateson ne respecte pas les critères d’une évaluation scientifique, en partie parce qu’elle ne prend pas en compte la façon dont la science actuelle détermine l’utilisation d’animaux en général et des primates non humains en particulier dans la recherche biomédicale. Cette absence de considération scientifique a des ramifications légales et éthiques. Etant donné que la Synthèse Bateson échoue en tant qu’évaluation scientifique, les recommandations éthiques et légales fondées sur ses arguments scientifiques sont également suspectes (voir pdf).

  1. L’initiative citoyenne européenne « Stop Vivisection », qui a été présentée au Parlement européen le 11 mai 2015 représente l’opinion de plus d’un million de citoyens européens. Elle met en évidence certains défauts majeurs de la directive 2010/63/UE et, surtout, le fait que la Directive continue à soutenir le paradigme du modèle animal en dépit de solides preuves du contraire, fondées sur les connaissances scientifiques actuelles (5).
  2. Il n’y a pas de preuves que l’utilisation de primates non humains dans la recherche et les essais puisse prédire les réponses humaines. Au contraire, il existe des preuves dans la littérature scientifique à comité de lecture que les essais sur primates non humains ne sont pas prédictifs de la réponse humaine à des médicaments ou à des maladies (6,7,8).
  3. Le NIH (Institut national de la santé des Etats-Unis), l’organisation de recherche biomédicale la plus grande du monde « ne financera plus la recherche biomédicale sur le chimpanzé ». Son directeur, Francis Collins, faisait cette déclaration le 18 novembre 2015 (9) en réponse à un rapport scientifique commandé au préalable à l’Institut de médecine (IOM, Etats-Unis), rapport qui contenait aussi des preuves scientifiques présentées par le Comité de médecins pour une médecine responsable (PCRM) (10).
  4. Le point de vue courant qui considère les singes comme « la meilleure chose après le chimpanzé » n’est pas scientifiquement fondé. L’homme et le chimpanzé sont séparés dans l’évolution par environ sept millions d’années, alors que l’homme et les singes sont séparés par environ 25 millions d’années. Si le NIH est prêt à cesser de financer la recherche sur le chimpanzé pour des raisons éthiques et scientifiques, qu’est-ce qui pourrait justifier l’utilisation de singes ? Voir, par exemple, l’article approuvé par un comité de lecture : « Commentaire : leçons de l’analyse de l’utilisation de primates non humaines pour comprendre le vieillissement humain et les maladies neurodégénératives » (11).

Remarques particulières sur l’utilisation de primates non humains et autres animaux pour des essais de sécurité de matériel médical ou cosmétique, en rapport avec la toxicologie réglementaire :

« Le scandale PIP : une analyse des procédés de contrôle qualité qui ont échoué à protéger les femmes du risque sanitaire », par Victoria Martindale et André Ménache (publié par le Journal of the Royal Society of Medicine (2013)).

Les principales conclusions de cet article sont que les essais sur des animaux ont été, au mieux, imprécis. Le rapport final tient compte de la conclusion du Comité scientifique de l’Union européenne sur les risques de santé émergeants et nouvellement identifiés (SCENIHR) mais n’a pas mené d’autres investigations : « dans le cas des implants PIP, lorsque les maigres données cliniques sont prises en compte en même temps que des résultats d’essais des propriétés physiques et chimiques de la coque et du silicone, et que des résultats d’essais d’irritation in vivo, quelques préoccupations apparaissent sur la sécurité des implants mammaires PIP car la possibilité d’effets sur la santé ne peut être exclue ».

Conclusion :

L’utilisation de primates non humains dans la recherche biomédicale, la production et les essais de produits et de matériel n’a jamais été soumise à un audit scientifique indépendant. La fin de l’utilisation de chimpanzés dans la recherche biomédicale est le résultat d’une mobilisation d’une opinion publique fortement opposée à ce que ces animaux soient utilisés comme éprouvettes vivantes. C’est aussi le résultat du constat par la communauté scientifique que les chimpanzés ne sont plus essentiels pour l’étude des maladies humaines et pour le développement de médicaments, à l’ère du génome humain (pharmacogénomique, toxicogénomique), de la technologie des cellules souches pluripotentes induites, de la bioingénierie (comme par exemple à l’Institut Weiss : organes sur puces, corps sur puces) ou des stratégies d’essais intégrées, toutes méthodes pouvant être combinées pour fournir des données plus fiables et pertinentes pour l’homme que l’expérimentation animale.

Le remplacement total des primates non humains dans la recherche et les essais sera fortement accéléré par un changement dans le financement des projets par la CE, s’éloignant de la recherche animale et allant vers les technologies modernes, basées sur l’homme, comme illustré par le rapport du Conseil national de la recherche des Etats-Unis : « Tests de toxicité au 21ème siècle : une vision et une stratégie » (12).

Enfin, il y a un besoin urgent de transformer en profondeur le processus d’approbation des expériences sur des animaux par les comités d’éthique afin de permettre une plus grande participation du public et, ainsi, une plus grande transparence (13).

 

  1. http://ec.europa.eu/health/scientific_committees/call_experts/call_experts_primates_2016_en.htm
  2. http://ec.europa.eu/health/scientific_committees/scheer/docs/scheer_q_001.pdf
  3. http://www.bmj.com/content/348/bmj.g3719
  4. BMJ 30 mai 2014 ; http://dx.doi.org/10.1136/bmj.g3387
  5. http://www.stopvivisection.eu/en
  6. https://peh-med.biomedcentral.com/articles/10.1186/1747-5341-4-2
  7. https://tbiomed.biomedcentral.com/articles/10.1186/1742-4682-9-40
  8. http://www.medsci.org/v10p0206.htm
  9. https://www.nih.gov/about-nih/who-we-are/nih-director/statements/nih-will-no-longer-support-biomedical-research-chimpanzees
  10. http://www.pcrm.org/media/news/statement-on-ending-nih-chimpanzee-experimentation
  11. http://journal.frontiersin.org/article/10.3389/fnhum.2016.00033/full
  12. http://dels.nas.edu/resources/static-assets/materials-based-on-reports/reports-in-brief/Toxicity_Testing_final.pdf
  13. http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/23149098