Chirurgie esthétique : l’animal n’est pas le modèle de l’homme

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Le Dr Marjorie Cramer a obtenu son doctorat de médecine à la State University of New York puis a suivi une spécialisation en chirurgie générale et chirurgie esthétique. Pendant 24 ans, elle a exercé la chirurgie esthétique à des fins cosmétique, reconstructive et suite à des brûlures. Elle est membre du Collège américain de chirurgiens. Elle a été membre du Comité sur les questions légales concernant les animaux à l’Association du barreau de la ville de New York et vice présidente de la New England Anti-Vivisection Society. Elle a participé à de nombreux débats et donné de nombreuses conférences au sujet de la vivisection aux Etats-Unis et au Canada, notamment dans des campus universitaires. Elle témoigne auprès des législateurs sur l’importance de permettre aux lycéens de ne pas pratiquer de dissections car beaucoup ont de fortes objections morales à cette pratique.

Nous le disons, démontrons et répétons : aucune espèce animale n’est le modèle biologique de l’homme. C’est vrai en chirurgie esthétique comme dans tous les autres domaines de la physiologie et de la médecine. L’expérimentation animale ne nous aide pas à être beaux et sains, bien au contraire.

Les animaux sont utilisés dans tous les domaines de la recherche biomédicale. La chirurgie esthétique ne fait pas exception. Avec les mêmes résultats : les expériences sur des animaux sont au mieux inutiles et, plus grave, peuvent induire en erreur. Et la même conclusion : mieux vaut s’en passer et utiliser des méthodes fiables pour l’homme. Nous avons le plaisir de vous présenter les commentaires de Marjorie Cramer, chirurgienne esthétique qui a plus de vingt ans d’expérience dans ce domaine.

Chirurgie esthétique : l’expérimentation animale ne nous aide pas à être beaux et sains, bien au contraire…

Antidote Europe (AE) : Permettez-nous de vous dire tout d’abord que nous sommes très honorés de pouvoir interviewer une chirurgienne esthétique pour la première fois dans notre série d’entretiens. Pouvez-vous évoquer le moment de vos études ou de votre carrière où vous avez dû commencer à faire des expériences sur des animaux et nous dire quel aspect de cette pratique vous a le plus préoccupée ?

Marjorie Cramer (MC) : A l’école, en Angleterre, nous n’avions pas à faire de dissections mais au lycée j’ai opté pour un cours de biologie qui requérait de tuer des souris. A l’époque, ceci était accepté comme une étape sur la voie pour devenir médecin et j’ai essayé d’ignorer mon aversion pour cette pratique. A l’école de médecine, dans les années 1960, j’étais l’une des trente femmes dans une classe de deux cents étudiants. Moi-même et les autres femmes étions fréquemment harcelées et j’ai essayé de ne me distinguer en aucune façon. C’est dans ce climat, au cours des premiers mois de mes études médicales, que je suis arrivée un jour dans le laboratoire de physiologie pour découvrir que chaque groupe de quatre étudiants s’était vu attribuer un chat anesthésié, sanglé et dont les membres étaient ouverts pour exposer les muscles. Notre tâche consistait à injecter diverses substances chimiques et à noter les résultats. J’étais tellement traumatisée par cet événement cauchemardesque que je pouvais à peine raisonner avec cohérence. J’ai pensé que quelque chose n’allait pas avec moi, pour ne pas pouvoir traiter avec équanimité ce travail de laboratoire, et j’ai essayé de cacher mon angoisse. Pendant mon internat, on m’a demandé de passer un an à faire des expériences sur des animaux. Après quelques mois, j’ai demandé l’autorisation de faire un travail basé sur la bibliographie, en invoquant une sévère allergie aux rats. A ce moment-là, je n’envisageais pas d’avouer que faire souffrir des êtres sensibles m’était totalement impossible. Il m’a fallu des années et la remise en question d’hypothèses couramment défendues pour établir qu’expérimenter sur des animaux ne pouvait pas être essentiel pour la santé humaine mais, au contraire, pouvait être contre-productif, et que traiter des êtres vivants avec cruauté ne pouvait pas engendrer de la compassion envers les patients.

AE : Des animaux comme les rongeurs, les lapins ou les cochons sont couramment utilisés pour évaluer les vertus cicatrisantes de diverses crèmes et onguents après coupures ou brûlures expérimentales sur la peau des animaux. Considérez-vous l’utilisation de modèles animaux pour l’étude de la cicatrisation comme étant basée sur des preuves ?

MC : Il n’est pas difficile d’observer que l’anatomie et la physiologie sont spécifiques de l’espèce et que beaucoup de problèmes humains lors de la cicatrisation ne sont même pas rencontrés sur des non humains. Ceci rend les résultats des expériences sur des animaux qui ont été conçues pour résoudre des problèmes humains, au mieux suspects, au pire dangereux. Les études sur des animaux de laboratoire sont souvent considérées comme plus « scientifiques » ou intéressantes que les résultats des études cliniques humaines et peuvent apparaître intuitivement attractives. Elles sont souvent plus faciles à concevoir et plus rapides à réaliser que des études humaines qui, par nécessité, doivent généralement se dérouler sur le long terme. Il y a de nombreux exemples dans la littérature sur la cicatrisation où des données animales ont induit en erreur et, en définitive, on retardé l’investigation sur des patients humains. Des expériences sur le cochon avec des lambeaux de peaux (des greffons de peau d’épaisseur complète non détachés de leur base) viennent les premiers à l’esprit. Des greffons qui ont très bien marché sur le cochon n’ont pas donné le même résultat chez l’homme. Il a fallu des années pour comprendre que la circulation sanguine de la peau des cochons avait des différences anatomiques majeures avec celle de l’homme. Dans mon expérience en tant que clinicienne, ayant soigné des personnes blessées gravement, je n’ai aucun souvenir de décisions cliniques quant aux soins à donner basées sur des données n’ayant pas été obtenues sur l’homme. Par définition, la médecine basée sur des preuves requiert les « meilleures » preuves (résultats de recherches) disponibles concernant si et pourquoi un traitement fonctionne. Dans le monde moderne où la connaissance et la technologie progressent de plus en plus, les expériences sur des animaux apparaissent comme une grossière relique du passé et les données obtenues par ce moyen sont toujours suspectes jusqu’à ce l’on dispose de données humaines.

AE : Le scandale des implants mammaires en silicone a négativement affecté la vie de plusieurs milliers de femmes dans le monde. Un article dans lequel nous dénonçons la confiance dans les tests sur des animaux comme ayant contribué à l’échec de la règlementation à protéger la santé et le bien-être des consommateurs a été publié sur ce lien : http://jrs.sagepub.com/content/106/5/173.long. Pourriez-vous commenter ce scandale de votre point de vue de chirurgienne esthétique ?

MC : La saga des implants mammaires est complexe. Malheureusement, bien que des milliers de femmes aux Etats-Unis aient subi une chirurgie avec implantation de prothèses mammaires, il n’y a pratiquement pas eu de surveillance significative après ces procédures. Nous savons que certaines complications sont possibles après implantation de prothèses, par exemple la contraction de la cicatrice avec pour résultat la compression de l’implant et le durcissement, une inflammation ou une infection locales, la rupture de la prothèse, des fuites de silicone et de possibles maladies auto-immunes. Mais à part ça, nous en savons très peu. Malheureusement, les enjeux économiques d’un produit très lucratif dominent le marketing et les ventes des implants. C’est dans l’intérêt des fabricants de mettre en avant les aspects positifs de la chirurgie (la grande majorité des patients ont été satisfaits des résultats) et de minimiser ou cacher les aspects négatifs. Des études sur des animaux ont été faites aussi bien par des chercheurs cliniciens que par les fabricants mais il n’y en a aucune qui prédise les problèmes rencontrés ou qui soit utile cliniquement. La plupart de ces études ont été de court terme, conçues pour résoudre les problèmes de durcissement des seins en modifiant la forme de l’implant ou la composition de l’enveloppe ou du contenu. Pour prédire les problèmes qui sont survenus, il aurait fallu des statistiques établies à partir de la surveillance post chirurgicale de patientes sur de longues durées. Ces études pourraient mener à de nouvelles études humaines qui cibleraient les femmes à risque de complications et trouveraient des modalités pour éviter les problèmes.

AE : Est-il possible, d’après vous, de devenir chirurgien esthétique sans expérimenter sur des animaux ? Quelles alternatives suggèreriez-vous aux chercheurs qui soutiennent catégoriquement qu’il n’est pas possible de remplacer l’utilisation des animaux dans le domaine de la chirurgie esthétique ?

MC : Beaucoup d’expérimentations animales dans les écoles de médecine ont été supprimées et la « recherche » animale pendant l’internat n’a jamais été faite pour améliorer les soins cliniques mais plutôt pour fournir des publications et accélérer les carrières. Certaines personnes pensent que les chirurgiens apprennent à opérer en s’exerçant sur des animaux mais ceci est un mythe. La chirurgie s’apprend progressivement en assistant les professeurs et en opérant sous étroite surveillance. Il y a beaucoup de méthodes basées sur l’homme pour apprendre la chirurgie, y compris des techniques complexes comme la chirurgie microvasculaire. Le Dr Emad Aboud, de l’Université du Kansas, par exemple, a développé des modèles utilisant des cadavres humains de personnes qui ont légué leur corps, avec un mécanisme de pompe sanguine très réaliste, de sorte que des chirurgiens peuvent s’exercer à des techniques nouvelles complexes. En fin de comptes, dans le domaine de la chirurgie purement cosmétique, il n’y a pas de justification pour utiliser des animaux. Un débat d’actualité concerne l’utilisation de la toxine botulique (Botox). En particulier, le test DL50, dans lequel plusieurs doses de toxine sont administrées à différents lots d’animaux pour voir quelle dose tue 50% d’entre eux. Heureusement, il y a des méthodes plus modernes, sans utilisation d’animaux, qui ont été développées et sont en train d’être adoptées.

AE : Merci beaucoup d’avoir partagé vos connaissances avec nous et avec nos lecteurs. Y a-t-il d’autres remarques que vous voudriez faire pour conclure ?

MC : Je voudrais souligner qu’il m’a fallu des années pour jeter un regard critique sur l’expérimentation animale et comprendre l’inefficacité de cette pratique. Mon désir de m’adapter à un milieu dans lequel il était difficile de pénétrer et de réussir y a été pour beaucoup. Heureusement aujourd’hui, les jeunes sont plus désireux de s’exprimer, parfois au détriment de leurs carrières, et de changer les restes du passé qu’il faut changer.