Les 3Rs : rien à voir avec la science

Né dans le milieu scientifique, le concept des 3Rs est un principe purement éthique. Il ne garantit pas la pertinence de la recherche animale pour faire progresser la médecine humaine. La règlementation s’en prévaut et, de ce fait, masque la question première : l’expérimentation animale est-elle utile à la médecine humaine ?

Par Hélène Sarraseca

Vers la fin des années 1950 apparaissaient, se suivant de peu, la règlementation imposant les essais de médicaments sur des animaux avant de passer aux essais sur l’homme et le principe des 3Rs, visant à limiter et à encadrer l’utilisation d’animaux. Ni cette règlementation ni ce principe ne reposent sur des fondements scientifiques.

« Replace, Reduce, Refine »

Dans un livre publié en 1959, le zoologiste William M. S. Russell et le microbiologiste Rex L. Burch posent les Principes d’une technique expérimentale conforme à l’éthique (« The Principles of Humane Experimental Technique »). Donnant pour acquis que l’expérimentation animale serait nécessaire aux progrès thérapeutiques humains, ces principes préconisent, pour des raisons morales évidentes de prise en compte de la souffrance animale, d’utiliser le moins d’animaux possible et de faire souffrir ces animaux le moins possible.

1. Replacement. Selon le premier « R », le remplacement des expériences sur des animaux vivants pourrait être total lorsque l’on utilise des méthodes telles que cultures de cellules, organes perfusés, tranches de tissus, fractions subcellulaires, etc. (et bien d’autres méthodes apparues depuis les années 1960). Ou partiel lorsque l’on utilise des animaux jugés moins sensibles (poissons, invertébrés, etc.) à la place des animaux jugés les plus évolués (mammifères).

L’utilisation de cellules animales en lieu et place de l’animal vivant sera considéré conforme au principe des 3Rs. Sur le plan éthique, la réussite ne sera pourtant que partielle puisque l’obtention de cellules, tissus ou organes suppose l’élevage et la mise à mort des animaux. Sur le plan scientifique, il ne peut y avoir de progrès en remplaçant des animaux vivants par leurs cellules puisque ces cellules peuvent avoir des réactions différentes des cellules humaines et ne seront donc pas de bons modèles biologiques de l’homme. Ce premier « R » ne serait source de progrès que s’il préconisait le remplacement des animaux par des cellules ou tissus d’origine humaine.

2. Reduction. Le deuxième « R » préconise de réduire le nombre d’animaux utilisés par étude. Certains chercheurs ont récemment accusé cette pratique d’être à l’origine de publications à la rigueur scientifique contestable, le faible nombre d’animaux utilisés ne permettant pas une analyse statistique correcte.

3. Refinement. D’après le troisième « R », si le chercheur qui a choisi d’utiliser des animaux ne peut ni remplacer cette utilisation ni réduire le nombre d’animaux, il devrait rationaliser, optimiser son protocole expérimental de façon à minimiser la souffrance imposée aux animaux. Des méthodes conformes à ce troisième « R » seront, par exemple, l’utilisation de techniques non invasives, l’anesthésie ou l’analgésie, l’entraînement des animaux à coopérer avec le chercheur, l’enrichissement du milieu de détention par des jouets, la possibilité d’interaction avec des congénères, etc.

« Tout simplement de la mauvaise science »

Il est surprenant qu’il ait fallu énoncer ces principes de bon sens pour les mettre en pratique et pour voir apparaître, un quart de siècle plus tard, la directive européenne 86/609/CEE, et encore un quart de siècle plus tard, la directive européenne 2010/63/UE (celle-ci remplaçant celle-là) « relative à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques ». Mais cette directive, comme son titre l’indique, vise à prendre en compte « le bien-être animal » et l’un de ses principaux défauts est de présupposer à son tour que le modèle animal serait valable pour la biologie humaine.

Ce présupposé a des conséquences négatives pour la santé humaine. En toxicologie, par exemple, des molécules testées sur des animaux pourront, à tort, être considérées comme sans danger pour l’homme. C’est ainsi que le règlement REACH sur les substances chimiques industrielles, se basant sur la directive 2010/63/UE, elle-même basée sur le principe des 3Rs, impose des essais sur des animaux ou par des « méthodes alternatives » validées par comparaison avec des données animales. Dans ce domaine -la toxicologie-, l’utilisation d’animaux a été qualifiée de « tout simplement de la mauvaise science » par Thomas Hartung, professeur de toxicologie et ancien directeur du Centre européen pour la validation des méthodes alternatives.

Revenir à la science

Ainsi, de principe en directive et de directive en règlement, l’expérimentation animale n’est toujours pas évaluée quant à sa pertinence pour obtenir des données fiables pour l’homme. L’erreur se perpétue, couverte par la loi.

Les 3Rs n’ont pas de raison d’être. Si le modèle animal était valable, il devrait appartenir non pas aux chercheurs mais à la société dans son ensemble d’autoriser ou d’interdire une méthode qui engendre de la souffrance animale car il s’agirait alors des limites à poser à la recherche et que, à cet égard, les chercheurs seraient à la fois juges et parties.

Mais le modèle animal ne permet pas d’obtenir des données pertinentes pour l’homme. La directive européenne 2010/63/UE est un leurre. Elle prétend encadrer l’expérimentation animale et contribue à entretenir l’idée que cette pratique serait « un mal nécessaire ». En refusant d’examiner la validité du modèle animal, le législateur a entériné la possibilité d’utiliser une méthode de recherche sans évaluation préalable de la pertinence de celle-ci.

C’est pourquoi l’initiative citoyenne européenne Stop Vivisection, qui a recueilli plus de 1 million de signatures en moins d’une année, a demandé l’abrogation de la directive 2010/63/UE et son remplacement par « une nouvelle proposition de directive visant à mettre fin à l’expérimentation animale et [à] rendre obligatoire, pour la recherche biomédicale et toxicologique, l’utilisation de données pertinentes pour l’espèce humaine. »

Des millions de patients humains ont eu à subir de graves effets secondaires de médicaments testés, en application de la loi, sur des animaux. Les 3Rs de Russell et Burch ont voulu réduire la souffrance animale. Il serait temps que le législateur prenne en compte la souffrance humaine engendrée par les erreurs thérapeutiques et les faux espoirs induits par des résultats obtenus sur des animaux.

Rigueur scientifique, Recherche pertinente et Respect de la santé humaine devraient être les 3Rs du 21ème siècle.